Le Cadre de coordination chiite : arbitre du pouvoir politique en Irak (3/5)
Le 11 novembre 2025, les Irakiens ont voté lors des sixièmes élections législatives depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Ce scrutin a confirmé la continuité plutôt que le changement. Elles montrent que la politique transactionnelle demeure dominante, au détriment d’une démocratie réellement transformationnelle. Plus de deux décennies après le début de la démocratisation en Irak, la compétition politique repose encore sur les réseaux de patronage, la mobilisation sectaire et les compromis entre élites, plutôt que sur des programmes politiques. Cette série d’articles analyse les élections irakiennes de 2025 à travers quatre angles complémentaires : le cadre institutionnel, les équilibres communautaires, la figure du Premier ministre sortant et le rôle structurant du Cadre de coordination chiite.

I. Origines, évolution et composition
Le Cadre de coordination chiite est devenu une force centrale de la politique irakienne en octobre 2021. Formé suite à des élections contestées, il a rassemblé les branches politiques des milices chiites alignées sur l’Iran en un bloc parlementaire dominant et jouant un rôle clé dans la formation du gouvernement. Initialement, le Cadre s’était opposé à la volonté de Moqtada al-Sadr de créer un gouvernement de la majorité. En effet, le Cadre privilégiait plutôt le partage du pouvoir et le consensus. En juin 2022, après la démission des 73 députés sadristes, le Cadre est devenu le plus grand bloc parlementaire, avec environ 130 sièges sur 329, ce qui lui avait permis de nommer le Premier ministre et de diriger la formation du gouvernement.
Le Cadre regroupe le parti de « l’État de droit » de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, l’« Alliance de la Conquête » de Hadi al-Amiri, la « Ligue des détenteurs du droit » de Qais al-Khazali, le « Mouvement national de la Sagesse » d’Ammar al-Hakim, l’« Alliance de la Victoire » de Haider al-Abadi, ainsi que plusieurs petites factions. Le bloc entretient des liens étroits avec Téhéran, bien que ses membres divergent sur l’intensité de ce rapprochement et sur l’équilibre à maintenir avec les États-Unis et les pays du Golfe.
II. Les résultats de 2025 et la bataille du leadership
Les partis politiques du Cadre, nombreux étant liés aux « Forces de mobilisation populaire » et à l’Iran, se sont présentés sur des listes séparées lors des élections législatives de 2025 mais ont ensuite annoncé qu’ils se regrouperaient, totalisant ainsi 93 sièges sur 329. Après avoir porté Sudani au pouvoir en 2022, le Cadre a affirmé être le plus grand bloc parlementaire et avoir la prérogative de nommer le Premier ministre sans recourir à une alliance avec Sudani cette fois-ci. L’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, qui détient le plus grand nombre de sièges au sein du Cadre, s’oppose également à un second mandat du Premier ministre sortant.
Dans un communiqué, le Cadre a indiqué détenir collectivement environ 100 des 329 sièges parlementaires. Il a déclaré avoir crée deux comités de direction : l’un chargé de définir une vision unifiée des priorités nationales et l’autre chargé d’examiner les candidatures au poste de Premier ministre. Le Cadre a ainsi établi une liste de 30 candidats potentiels, incluant Maliki et Sudani, ainsi que des personnalités comme le chef des services de renseignement Hamid al-Shatri, le gouverneur de la province de Bassorah Asaad al-Eidani et le conseiller à la sécurité nationale Qasim al-Araji.
L’émergence d’Araji et de Shatri parmi les candidats potentiels pourrait se heurter à l’opposition des élites politiques réticentes à voir des responsables de la sécurité devenir Premier ministre, à l’instar de l’ancien Premier ministre Mustafa Al‑Kadhimi (2020‑2022). Il avait exercé en parallèle ses fonctions de directeur des services de renseignement, ne quittant ce poste que trois mois avant la fin de son mandat ministériel. De même, Sudani (2022‑2025) avait conservé la tête des services de renseignement pendant presque toute sa période au pouvoir, Shatri ne le remplaçant qu’en décembre 2024.
La scène chiite se divise désormais en trois camps : l’un prônant un second mandat pour Sudani, un autre poussant au retour de Maliki, et un troisième représentant les mouvements civils et technocratiques émergents, dotés de structures limitées mais dont l’attrait ne cesse de croître. Les tensions intra-chiites sont devenues si vives que le commandant de la Force iranienne al-Quds, Esmail Qaani, s’est rendu à Bagdad début octobre pour servir de médiateur entre les camps de Sudani et Maliki au sein du Cadre de coordination. L’objectif de Qaani était d’empêcher une rupture totale entre les principales composantes du Cadre.
III. Une primature réduite à un rôle formel et exécutif
Selon le Cadre de coordination, le Premier ministre n’est pas tant un leader politique qu’un exécutif chargé de mettre en œuvre un consensus préétabli entre les élites chiites, réduisant de facto le poids politique de la fonction. À ce titre, la création des deux comités susmentionnés est révélatrice. Cette démarche montre que le poste de Premier ministre n’est pas attribué au vainqueur des élections mais il est choisi par un conseil d’élites chiites selon des conditions prédéfinies. En effet, le Premier ministre doit s’engager à consulter le Cadre pour toutes les décisions importantes et à ne pas se représenter aux prochaines élections.


